S’adapter – Témoignage 2

Témoignages d’enseignants : S’adapter pendant le confinement

Le confinement du mois de mars 2020 a bousculé notre façon d’enseigner le yoga. Voici plusieurs témoignages d’enseignants qui nous livrent ce qu’a été pour eux : « S’adapter » pour continuer à transmettre le yoga…

Vous pouvez contribuer en envoyant le récit de votre expérience.

Bryan Eliason – « Dérouler son tapis »

Il y a quelques mois, peut-être un an déjà, une élève m’avait soufflé l’idée de faire des enregistrements audio de mes cours pour l’aider à pratiquer à la maison… Quelle intuition elle avait eu !
A l’époque j’avais mis cela dans un coin de ma tête pour plus tard – ce genre de choses que l’on garde pour « quand on aura le temps ».
Il est vrai que j’avais beau inviter mes élèves à pratiquer à la maison, à leur envoyer des fiches comme support, à m’appliquer à représenter au mieux les postures grâce à mes pinmen (bon-hommes bâtons), très peu d’entre eux arrivaient à passer le cap de dérouler leur tapis chez eux.
C’est un défi en soi que de réussir à pratiquer seul : il manque l’énergie du groupe, le cadre d’un horaire régulier, la voix du professeur pour se laisser porter, et puis il y a la peur de ne plus se rappeler à quoi correspondent les dessins, la peur de ne plus savoir faire, de se faire mal, la difficulté de se créer un espace calme et serein chez soi…
Et puis le premier confinement est arrivé.
Tout d’un coup le temps ne manquait plus. De plus, il y avait l’urgence de réagir et trouver une solution pour continuer à enseigner !
Alors j’ai re-pensé à mon élève qui me disait « pourquoi tu n’enregistrerais pas tes cours ? ».
J’ai pris le micro de mon téléphone, je me suis isolé dans un coin, j’ai imaginé mes élèves en face de moi et j’ai enregistré une première séance.
C’était le printemps et les oiseaux chantaient, au plus grand bonheur de mes élèves – beaucoup se sont amusés à me donner le nom de ceux qu’ils reconnaissaient ! J’ai enregistré avec la fenêtre ouverte la plupart du temps – j’habite à la campagne et j’ai pu apprécier le calme de mon environnement. Pas une seule voiture au loin, pas d’avion ou d’autres nuisances sonores. Sauf peut-être celle des voisins qui profitaient à leur manière du temps qui leur était offert… j’ai alors appris à lâcher prise et à attendre, parfois même à remettre au lendemain mon enregistrement, quand la tondeuse ou la tronçonneuse aurait terminé son travail.
Être seul face au micro est un exercice intéressant : imaginer le rythme de chaque mouvement, laisser le temps juste sans jamais voir celui qui pratique, laisser vivre des silences, guider sans pouvoir montrer, être précis dans chaque indication, savoir répéter en imaginant les besoins de l’élève, etc.
Pour l’élève, le fait d’écouter le cours lui permet de se concentrer sur l’essentiel, en fermant les yeux s’il le souhaite.
Il y a quelque chose de poétique dans le son.
Il n’y a pas de projection, pas de souci de correspondre à une image. Le son laisse vivre l’imaginaire de chacun et permet de s’approprier les propositions selon son propre ressenti.
La période que nous vivions m’a donné envie d’intégrer plus d’enseignements tirés des Yoga-sūtra ou d’autres textes fondateurs. Échanger avec eux sur la notion de saṁskāra ou abhyasa-vairagya, entre autre.
Entre chaque séance nous nous sommes écris, mes élèves et moi. Ces écrits ont remplacé les temps d’échange de fin de séance, et ont maintenu un fil entre nous.
Le premier confinement s’est déroulé ainsi, entre enregistrement et écriture.
Et puis nous avons pu nous retrouver.
C’était l’été, on a pu ressentir la chaleur du soleil et la chaleur humaine. Malgré les masques et de nouvelles contraintes, on a pu pratiquer en « présentiel » comme cela se dit maintenant. Quelle joie de se retrouver ! J’ai continué à enregistrer quelques séances audio pour inciter mes élèves à ne pas abandonner la pratique à la maison. Je m’étais donné l’objectif d’une séance audio par mois pour qu’ils ne
perdent pas leur bon saṁskāra (habitude positive).
Et puis le deuxième confinement est arrivé.
Cette fois-ci j’ai investi dans un meilleur micro – aidé par le soutien financier de mes élèves. De nouveau je les ai imaginés en face de moi et j’ai enregistré des nouvelles séances.
Le printemps était derrière nous. J’ai du fermer les fenêtres à cause du froid. Les oiseaux se sont tus et le son s’est concentré sur ma voix.
Ce deuxième confinement a été plus difficile à accepter, autant pour mes élèves que pour moi.
J’en suis parfois venu à prendre mon micro en horreur. La présence de mes élèves me manquait, la froideur de l’écran de l’ordinateur me rebutait.
J’ai du remettre au lendemain quelques fois, cette fois-ci non pas à cause de la tronçonneuse du voisin mais à cause de moi-même. J’ai appris à lâcher-prise d’une autre manière.
J’ai de nouveau écrit à mes élèves. Sans le savoir, ils m’ont redonné l’envie, par leurs réponses, d’enregistrer. J’ai vu que le fil n’était pas rompu.
Je suis retourné derrière le micro, avec joie. J’ai enregistré de nouvelles séances.
Le deuxième confinement se déroule ainsi, entre enregistrement et écriture.
Peut-être y en aura-t-il un troisième ? On ne le sait pas, au moment où j’écris, mais s’il y en a un probablement que lui aussi se déroulera ainsi, avec sa propre humeur, ses hauts ses bas, entre enregistrement et écriture. Et peut-être que les oiseaux m’accompagneront de nouveau. Ce qui est certain c’est que nous trouverons les moyens de continuer à tisser le fil entre professeur et élèves.
Bryan Eliason