Témoignage 1

S’adapter – Témoignage 1

Témoignages d’enseignants : S’adapter pendant le confinement

Le confinement du mois de mars 2020 a bousculé notre façon d’enseigner le yoga. Voici plusieurs témoignages d’enseignants qui nous livrent ce qu’a été pour eux : « S’adapter » pour continuer à transmettre le yoga…

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Adeline Charvet – Je peux sentir par l’image le poids qui se donne

Un mardi matin, 8h. Une centaine de personnes de toute la région devait se connecter au cours de yoga, tous salariés d’une grosse organisation. Moi dans mon salon, la caméra orientée sur moi, et chacun chez lui, vidéo et micro coupés pour mes invités. Voilà le décor posé pour une de mes aventures les plus originales de l’enseignement du yoga à distance.
Dans cette histoire-là, à qui parler devant mon écran sans visage ? Pas à l’univers entier, c’est sûr. Alors, je me mets à l’aise, je m’installe : supports, souffle, je cadre chaque posture. Puis, je m’adresse à la part intime et sensible de chacune, de chacun, inconnus soient-ils. Dans un moment comme celui-là, je m’appuie sur cette confiance en ce que peut raconter la pratique du yoga, par son essence. Et puis, les messages s’affichent à la fin, quelques écrans et micros se rallument – Quelque chose est passé, s’est passé. Plutôt bien même ! Etonnant.
J’enseigne plus régulièrement à distance à des élèves en cours particuliers, à des groupes d’élèves que je connais. Là, se trouve une autre surprise : je peux « sentir par l’image ». Via l’écran, je sens les le poids qui se donne ou non, sa répartition dans les appuis, les sacrums
crispés, l’état des muscles, l’action des omoplates ou encore comment ça respire. Mon professeur – Peter – nous « collait » souvent à cet exercice mystérieux de l’observation « sans chercher à voir ». Quelle surprise de pouvoir pratiquer ça via mon regard posé sur une
vignette de 4cm par 5cm.
Parfois aussi, quelque chose en moi « bugge ». A quelques mètres de mon ordinateur portable, je guide une posture à voix haute, commentant mon mouvement… et là, je me regarde faire et je ne sais plus tout à fait : est-ce que les élèves sont toujours « là » ? Est-ce qu’ils m’entendent, me voient toujours ? Est-ce bien juste de parler comme ça à haute voix dans cette pièce vide ?… Il y a ces éclairs de temps où j’ai du mal à y croire, à ces présences…
N’est-ce pas là un mélange de plusieurs citta vritti – ces activités du mental qui ouvrent des possibilités et brouillent aussi les pistes pour voir ce qui est. A l’œuvre, il y a mon imagination, vikalpa, mêlée à la connaissance juste de ce que je vois – pramâna et à la mémoire des élèves à qui j’ai déjà enseigné en salle – smṛti. Sacré mélange !
Une autre situation m’intrigue quand j’enseigne à distance : il s’agit de ces moments où je dois m’absenter de l’écran quelques secondes pendant le cours. Quelques instants, je replonge dans mon domicile : le linge qui sèche, les frimousses de mes enfants captivés par un autre écran de l’autre côté du mur, l’odeur de la soupe déjà prête. Surprise chaque fois lors duretour à l’écran que je rejoins comme si j’avais chaussé les bottes de sept lieues : les images en mouvement de mes élèves sont toujours là ! Quelque chose a continué alors que je n’y étais plus tout à fait. J’évite au maximum ce genre « d’absences »… mais quand ça arrive, étrange superposition des lieux, non ?
Pour l’instant, je suis d’accord pour cette expérience, je veux bien avancer dans cette confusion que crée cette activité de donner des cours en visio.
Aussi, chaque fois que j’allume l’écran, j’ai à l’esprit le premier aphorisme des Yoga-sūtra de Patanjali « Atha-yoga-anuśāsanam » – C’est ici et maintenant que commence le yoga ». Ces mots en sanscrit posent la présence de l’élève et du professeur comme condition à
l’enseignement. Oui, je suis là quelque part, oui , chaque élève est là aussi quelque part.
Mon professeur disait « Plus j’enseigne, plus je me retire ». Chaque cours, j’ai aussi cette phrase à l’esprit. Mais quand il disait ça, Peter, il était bel et bien là. Nous sommes des êtres de relation. Restons-le.
Au fil de mes expériences, cela se clarifie de mon côté : même si beaucoup de choses se posent par nos voix synthétisées, par nos écrans, je tiens à nos présences de chair et d’os, de souffle, de ce que chacun dégage.
Adeline Charvet